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Chronique – Histoire de dumpster

Chronique – Histoire de dumpster

21h30. Il fait noir dehors. C’est l’heure d’aller faire l’épicerie, mais pas comme le restant du monde. J’enfile manteau, gants, foulard et tuque; attrape un gros sac à dos et une lampe de poche. On est en mars, c’est un bon mois : juste assez froid pour que les aliments jetés se conservent longtemps, mais suffisamment chaud pour que les légumes ne soient pas encore durs comme roche lorsque je serai rendu sur place. Je suis étudiant à la maîtrise et je pratique hebdomadairement la récupération alimentaire depuis environ 5 ans. Il s’agit d’une chasse au trésor toute particulière : je fouille dans les poubelles des super marchés pour récupérer ma nourriture, et avec surprise, c’est beaucoup plus propre qu’on peut le penser.

Chaque fois, la cueillette est différente : pain, yogourt, fruits et légumes sont communs, mais parfois on y trouve du fromage, des chips, des pâtes, de la farine, du jus et même du coca-cola. On trouve énormément de choses, parfois même un(e) ami(e) qui passait par là! Sur les lieux, les règles informelles sont simples : 1) ne pas laisser de trace de notre passage pour ne pas incommoder les marchand(e)s et éviter qu’ils ou elles posent des cadenas; 2) prend ce que tu vas consommer, ainsi si d’autres personnes passent après toi, elles pourront également se servir; 3) rester discret autant que possible. Bref, ne pas mordre la main qui nous nourrit dirait le proverbe.

Chaque jour, de 20 à 50% des résidus organiques jetés sont encore comestibles entre la cueillette au champ et la présentation dans l’assiette (LeDevoir, 19 oct. 2013). Grosso-modo, l’épicerie moyenne de notre quartier jette quotidiennement 200$ d’épicerie, dont la plus grande partie est encore tout à fait propre à la consommation. Paradoxalement, même les dates de péremption apposées sur les produits secs se conservant plus de 90 jours sont facultatives et arbitrairement choisies par l’industrie agroalimentaire. Elles sont tout de même inscrites par les compagnies afin de mousser le roulement de leurs produits et d’assurer une stabilité dans la chaîne de production à l’aide de l’obsolescence programmée. Les pertes qui en résultent sont déjà intégrées au prix du produit pour nous les refiler à la caisse. Pas étonnant qu’on trouve que ça coûte cher!

Au-delà de la simple question comptable, ce gaspillage participe à l’épuisement des sols, à l’épandage d’un surplus d’engrais et de produits chimiques qui aboutissent dans nos rivières et dans la nappe phréatiques, sans compter les tonnes de CO2 libérés avant, pendant et après la production, en vain. Le marché capitaliste démontre une fois de plus non seulement son inefficacité, mais menace également la condition même de notre existence collective, soit la diversité écologique et l’équilibre climatique, en un mot: l’environnement. J’ai l’intime conviction qu’il nous faut repenser notre manière de nous alimenter, penser des circuits courts et consommer locale; que les épiceries soient obligées de donner leurs surplus afin de réduire le gaspillage et aider les personnes plus démunies. Présentement, je vois mon activité comme une réduction des méfaits du gaspillage, mais si on pouvait l’étendre à l’ensemble de la société, ce serait un moyen incomparable de prendre soin de la planète, qui en a chaque jour plus de besoins.

 

Par Pierre-Élie Hupé, étudiant à la maîtrise en sociologie à l’Université Laval

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