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Principes de sélection naturelle appliqués à l’oignon

Principes de sélection naturelle appliqués à l’oignon

 

On me demande souvent quels avantages il y a à cultiver ses légumes à partir de semences produites localement et écologiquement par des artisans semenciers. Je réponds invariablement que c’est pour la capacité immunitaire et adaptogène des lignées végétales que ces artisans développent. Pour illustrer cette question, je donne l’exemple de l’oignon.

Il y a plus de 20 ans, je suis tombé sous le charme du cultivar Red Man à cause de sa magnifique robe rubis, de sa saveur douce et séduisante, et de sa productivité. Malheureusement, le cultivar, comme bien d’autres, est sensible à la brûlure de la feuille, une maladie fongique sur laquelle je travaille depuis ce temps.

En premier lieu, je produis 500 bulbes d’oignons qui serviront à la fois à ma consommation et à la production de semences l’année suivante. En effet, comme l’oignon est une plante bisannuelle, il ne produit ses semences que la deuxième année de son cycle de vie. Donc, semis intérieur au début de mars, transplantation des plants au jardin au début de mai dans un terrain léger amendé en compost mûr, sans plantes compagnes afin de maximiser la circulation d’air et ainsi prévenir les maladies fongiques. Il va de soi que la rotation est fondamentale pour prévenir les infections. Je contrôle les plantes adventices par un binage délicat en surface. J’évite le paillage qui peut contribuer à une humidité excessive.

Au mois d’août, lorsqu’une majorité de tiges sont couchées, je récolte les plants entiers et les entrepose à l’intérieur dans l’atelier, une pièce bien ventilée où les bulbes poursuivent leur mûrissement. Peu à peu, le collet se referme et sèche. Je taille alors la tige un peu au-dessus du collet et je frotte les bulbes de façon à enlever la peau extérieure qui se détache. En frottant les racines, elles se sectionnent sans difficulté. Puis je laisse les bulbes au même endroit de sorte qu’ils perdent un certain pourcentage de leur humidité, ce qui les rend aptes à une conservation optimale.

Au début d’octobre, j’ensache les oignons dans des sacs en nylon tressé en les classant par taille et en mettant de côté les sujets moins fermes ou noircis à cause du champignon. J’entrepose les poches dans ma dépense où les conditions sont fraîches et sèches. Puis une fois par mois, je les vide sur le plancher et trie les oignons qui ont germé prématurément ou ramollis à cause du champignon Botrytis squamosa qui cause la brûlure de la feuille caractérisée par des cernes foncés au sein du bulbe. Je consomme ces oignons en premier lieu.

Je répète le processus tous les mois jusqu’en février, moment où je sélectionne 80 bulbes sains que je réserve pour la production de semences. Ainsi, les bulbes sélectionnés sont les moins sensibles à la brûlure de la feuille. Je les mets en terre au début de mai aux 30 cm à 10 cm de profondeur dans un sol léger amendé en compost mûr. Un feuillage bien vert surgira puis de 3 à 6 hampes florales de près de 1 mètre se développeront au bout desquelles se déploieront de magnifiques ombelles sphériques comprenant des centaines de fleurs. Celles-ci doivent être fécondées par des abeilles domestiques, les seuls insectes capables d’assurer leur pollinisation.

Pour assurer la pureté du cultivar dont on produit les semences, aucun autre cultivar en fleurs ne doit se trouver à un kilomètre à la ronde.

Une fois les fleurs fécondées se forment des capsules contenant des graines qui noirciront à maturité. Comme leur maturation s’échelonne dans le temps, on doit effectuer une récolte sélective, ombelle par ombelle, lorsque les capsules sont ouvertes à 50 %, en conservant un segment de tige de 15 cm. On les entrepose sur des plateaux dans une pièce bien sèche — j’emploie un déshumidificateur à cet effet — de sorte que les semences complètent leur mûrissement. Quelques semaines plus tard, on taille les tiges, on frotte les ombelles de façon à libérer les semences. On place ensuite le tout dans un seau rempli d’eau : les bonnes semences tomberont au fond et les semences vides ainsi que les débris flotteront. On retire les corps légers à l’aide d’un tamis et on récupère dans le tamis les semences du fond qu’on met à sécher promptement sur une plaque, en couche mince. Les semences d’oignon se conservent au frais, au sec et à l’obscurité de 2 à 3 années.

En espérant que cette description du travail de sélection appliquée par un semencier artisan vous donnera envie d’expérimenter la culture de plantes améliorées au bénéfice des jardiniers et des producteurs et non pour assouvir la cupidité financière de sociétés transnationales complètement déconnectées de la réalité culturale sur le terrain.

Nous serons présents ainsi que de nombreux autres artisans semenciers à la Fête des semences de Québec au pavillon A.-Desjardins/M.-Pollack de l’Université Laval.

 

Par Yves Gagnon, semencier, auteur et poète

Chronique publiée dans l’infolettre des ATQ, 23 février 2015

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